THE MADONNA INTERVIEW : l’entretien événement de Madonna dans Interview Magazine enfin traduit

Rédigé le Jeudi 25 Juin 2026 à 13:53 | Lu 765 fois


"C’est la onzième fois que Madonna fait la couverture du magazine INTERVIEW (plus que n’importe quelle autre star) Une véritable HERSTORY. Nous avons réalisé ces images tard dans la nuit, à la périphérie de Londres. Madonna a donné un nom à son personnage de shooting : Dee Dee, une femme solaire, un peu sauvage, qui boit du prosecco, se coiffe avec un volume extrême et fait tourner les Rolling Stones à plein volume jusqu’à se faire expulser.

À certains moments de cette nuit-là, j’ai ressenti une puissance de star que je n’avais jamais connue auparavant, si tant est que cela soit possible.

Le lendemain après-midi, je me suis rendu chez Madonna pour une deuxième partie : une conversation de 90 minutes après l’écoute de son nouvel album Confessions on a Dance Floor: Part II.
Derrière elle, un portrait de Frida Kahlo semblait me surveiller protectivement pendant que nous parlions du passé, du présent, du futur, de la prière, de sexualité, de nutrition, et bien plus encore"
Interview réalisé par Mel Ottenberg (styliste de mode américain et rédacteur en chef du magazine Interview depuis 2021. Il est né en 1976 à Washington et s’est imposé comme l’une des figures les plus influentes de la mode et de la culture pop)


L'interview dans son intégralité en anglais ici 

Londres — Jeudi 9 avril 2026, 19 heures.

MEL OTTENBERG : Tu es superbe.

MADONNA : Je ne suis plus Dee Dee. Elle me manque déjà. C’était une fille qui aimait s’amuser.

OTTENBERG : Elle était géniale. On va parler d’elle, mais d’abord je veux savoir quel parfum tu portes parce qu’il sent tellement…

MADONNA : Fruité ?

OTTENBERG : Oui, ça sent bon, c’est délicieux. C’est quoi ?

MADONNA : C’est un mélange de Portrait of a Lady et Radical Rose. J’aime changer. Mon parfum principal est Portrait of a Lady, puis j’ajoute différentes choses selon mon humeur. J’aime aussi le nom Portrait of a Lady. Parce qu’elle en est une, parfois.

OTTENBERG : Elle l’est. Bon, nous venons d’écouter l’album. Tu m’avais déjà fait écouter quatre chansons lors de notre première rencontre.

MADONNA : Eh bien maintenant, il est terminé.

OTTENBERG : Revenons au début. Pourquoi cet album maintenant ?

MADONNA : Je devais faire un film sur ma vie. J’ai travaillé sur le scénario pendant deux ans et passé deux ans chez Universal Studios avec les producteurs de ligne à travailler sur le budget et le casting. Nous avons fini par être en désaccord, Universal et moi, à propos du budget parce qu’il me fallait… J’ai eu une vie extraordinaire. Une immense vie. J’avais donc besoin d’un gros budget. Tu vois ce que je veux dire ? Ça n’allait pas être…

OTTENBERG : Un film indépendant.

MADONNA : Non. Ils n’arrivaient pas à comprendre. J’avais trouvé un moyen de le faire pour moins d’argent en Serbie, mais je ne pense pas qu’ils étaient emballés par l’idée. Je ne sais pas. Peut-être qu’ils ne croyaient tout simplement pas en moi. Une de leurs premières réactions a été : « Nous ne pensons pas que tu resterais plus de quatre jours en Serbie. » Et j’ai répondu : « Vous avez lu le scénario ? » Toute ma vie a été une question de survie. Je n’y vais pas pour des vacances. Mais bref, quand ce projet s’est écroulé, je me suis retrouvée dans une période d’incertitude. Puis Netflix m’a contactée pour faire une série. C’était encore un autre long processus, parce que je ne pouvais pas utiliser le scénario que j’avais développé avec Universal à moins de le leur racheter à un prix scandaleux, même si c’était moi qui l’avais écrit. Ne me demande pas pourquoi.

OTTENBERG : Je ne demanderai pas.

MADONNA : C’est comme ça que ça marche. J’ai commencé à essayer de comprendre comment créer une série. C’est un processus très différent. Il faut rencontrer beaucoup d’auteurs et trouver le bon showrunner. Je n’arrivais pas à en trouver un. Cela a duré huit ou neuf mois supplémentaires. Je me suis dit : « Heureusement que j’ai un autre métier parce que j’ai besoin de travailler, de créer. J’ai besoin de faire ce pour quoi je suis sur cette Terre. »

OTTENBERG : Absolument.

MADONNA : J’ai contacté Stuart Price parce que je pensais que le monde était dans un endroit très sombre et que les gens avaient besoin de danser. Cela faisait longtemps que je n’avais pas travaillé avec Stuart. Nous venions de faire ensemble le Celebration Tour, mais à part cela, je ne l’avais pratiquement pas vu ni parlé depuis quinze ans. Je vivais à New York et je l’ai contacté en me disant : « Et si nous essayions de faire Confessions on a Dance Floor : Part II et de retourner dans le monde de la musique dance inspirante ? » Je suis donc venue à Londres dans son studio et nous avons commencé à jouer avec des idées pour voir si la magie existait encore entre nous. À ce moment-là, beaucoup de choses se passaient dans ma vie personnelle. Mon frère était très, très, très malade. Et ma belle-mère, avec qui j’avais eu une relation extrêmement traumatisante pendant toute mon enfance, venait de mourir.

OTTENBERG : Je suis désolé.

MADONNA : Il m’est difficile d’écrire une chanson sur rien. J’ai besoin de raconter une histoire. J’ai donc écrit sur beaucoup de traumatismes familiaux, puis nous avons commencé à faire de la musique dance. Je suis revenue plusieurs fois à Londres et j’ai fini par me dire : « D’accord, c’est juste. Ça me fait du bien. Donc à moins que Netflix ne m’appelle demain avec un scénariste que j’aime, je vais continuer dans cette direction. » Bien sûr, au milieu du processus, alors que l’album était achevé à plus de 75 %, nous avons finalement trouvé le scénariste. Et je me suis dit : « Je ne peux plus faire marche arrière maintenant. Il faut simplement que j’accélère certaines choses. »

OTTENBERG : J’ai l’impression que cet album était destiné à exister.

MADONNA : Oui, absolument. Maintenant que je l’ai traversé et que tellement de choses importantes me sont arrivées en chemin. Par exemple, la chanson que j’ai écrite avec ma fille Lola. C’est elle qui est venue me voir pour écrire une chanson ensemble afin de guérir notre relation. C’était un moment vraiment important et cela a confirmé l’idée que c’était le moment de faire ce disque.

OTTENBERG : Pour vivre ce moment.

MADONNA : Tous ces événements symboliques se sont produits. Ma belle-mère est morte. Mon frère est tombé malade. Mon frère est mort. Ma fille est venue vers moi… Tu vois ce que je veux dire ? Et puis je me suis dit : c’est comme le scénario de mon film. Ça commence par la mort et ça se termine par la mort, mais entre les deux il y a toute cette vie. Ce sont des sujets paradoxaux, évidemment, mais la mort fait partie de la vie. J’avais simplement beaucoup de choses à sortir de ma poitrine.

OTTENBERG : L’album commence de manière très amusante. On sent vraiment que si tu viens de l’univers des clubs et que tu es arrivée là où tu es grâce aux clubs, cela reste en toi.

MADONNA : Et ça m’a toujours sauvée. J’ai une chanson qui n’est pas sur l’album qui s’appelle What Will Save Me. Je l’ai faite avec Arca et Stuart. Nous parlions tous du fait de nous sentir comme des marginaux et de la façon dont la vie nocturne et la piste de danse donnent l’impression d’appartenir à une communauté, sans même avoir besoin de parler. Ça te sauve à chaque fois. Quand tu te sens mal. Quand tu as l’impression de tout rater. Quand tu te sens comme un échec. Peu importe. Va danser. Parce que ça te sauvera.

OTTENBERG : Exactement.

MADONNA : J’ai traversé toute cette obscurité au début en écrivant ces chansons avec Stuart, puis nous avons bouclé la boucle. Je me suis demandé : « Et maintenant ? Comment est-ce qu’on sort de ça ? Que se passe-t-il quand tu entres dans un club, quand tu arrives sur une piste de danse ou dans une rave ? »

OTTENBERG : Parce que la vie est lourde…

MADONNA : Elle peut l’être. Mais je continue toujours d’avancer. Je suis une survivante.

OTTENBERG : Tu l’es.


OTTENBERG : Bon, je veux parler d’une chanson de ton album, « Danceteria ».

MADONNA : D’accord.

OTTENBERG : Je veux juste que tu racontes l’histoire. Parlons de cette soirée, dans ce club. On est en 1982. Tu avais de l’argent dans ton portefeuille ?

MADONNA : Non, non, non. Je n’avais pas un sou. J’étais une vraie récupératrice. Je vivais, je squattais. Je logeais chez des gens. Ils me laissaient rester quelques mois, puis je sous-louais un endroit pour six mois, et ensuite je déménageais à nouveau. On me virait tout le temps. Je vivais dans un endroit illégal. Comment on appelle ça ? Pas un bâtiment où on peut habiter, mais un bâtiment où on peut travailler.

OTTENBERG : Il était zonné comme espace de bureaux.

MADONNA : C’était dans le quartier du Garment District. Je traînais dans tous ces immeubles, parce que les gens y fabriquaient des vêtements, créaient des tissus, dessinaient dessus, peignaient dessus. Beaucoup de monde avait des lofts là-bas, donc ils y vivaient illégalement, et ils louaient des chambres. S’il y avait un type bizarre à un étage, j’allais à l’étage suivant. S’il y avait un mec qui tournait des films pornos et qui voulait que j’y participe, et qui ne cessait de frapper à ma porte en me faisant flipper, je me disais : « Il faut que je me casse [à un autre étage] ».

OTTENBERG : Et à ce moment-là, le Danceteria était l’endroit.

MADONNA : J’avais fait ma maquette de « Everybody », et on m’avait dit qu’il y avait un DJ qui s’appelait Mark Kamins. Tout le monde me disait : « Il faut y aller, il faut le rencontrer, il faut trouver un moyen. Et essaie de t’habiller de façon originale, sinon ils ne te laisseront pas entrer. » Moi, je me suis dit : « Putain, j’ai rien à me mettre d’original. » Je vivais dans mes tenues de danseuse, parce que c’est pour ça que j’étais venue à New York : pour danser.

OTTENBERG : Je vois.

MADONNA : Je devais avoir l’air complètement pathétique en faisant la queue devant le Danceteria. C’est là que Martin [Burgoyne] est venu me voir. Il était trop mignon : cheveux blonds bouclés, des boucles d’oreilles tout le long des oreilles, short à carreaux, des Doc Martens, des lunettes noires à monture épaisse, et un t-shirt blanc avec un gilet sans manches par-dessus. Il me dit : « Tu as l’air perdue. » Et c’était vrai. Il ajoute : « Viens avec moi, je vais te faire entrer. » Et il s’est directement incrusté au premier rang de la file. Tout le monde le connaissait. Il saluait tout le monde. Le videur a soulevé la corde de velours. Il m’a fait entrer… et toute ma vie a changé. Et bien sûr, j’y suis retournée souvent, parce que je cherchais un moyen d’amadouer Mark Kamins.

OTTENBERG : Exactement.


MADONNA : Il me voyait comme une vraie harceleuse. Dès que quelqu’un disait « Voici Mark Kamins », je fonçais m’asseoir à côté de lui et je lui lançais : « Hé, je sais que tu es le DJ ici, et j’ai bossé sur de la musique. J’adorerais que tu m’accordes une chance de te la faire écouter, si c’est possible. » Il était canon, alors je mettais le paquet niveau charme. Et lui : « Tu te rends compte du nombre de gens qui me saoulent avec leurs démos ? » Il est parti, mais moi, je continuais à le harceler. Je revenais sans arrêt. J’ai sympatisé avec Debi Mazar, qui avait 16 ans à l’époque et mentait sur son âge. Elle allait à la Wilfred Academy of Hair & Beauty Culture, et on a tout de suite accroché. Elle bloquait l’ascenseur en appuyant sur le bouton d’urgence, sortait et dansait avec moi. Elle était toujours à tomber : maquillage impeccable, coiffure nickel. Je lui disais tout le temps : « Putain, meuf, comment tu fais pour être aussi stylée ? Moi j’ai trois fringues et je sais même pas me maquiller. » Mais Debi et Martin m’ont vraiment prise sous leur aile. Un jour, je me suis retrouvée aux toilettes avec Mark Kamins, et je l’ai surpris en train de sniffer de la cocaïne. Il est mort, maintenant. Je peux le dire.

OTTENBERG : Continue.

MADONNA : C’était un mec super, mais il faisait plein de trucs que les gens faisaient dans les années 80… et qu’ils n’auraient pas dû faire. Tu vois ce que je veux dire.

OTTENBERG : Bien sûr.

MADONNA : J’ai commencé à faire le lien. « Bon, il kiffe ça, il kiffe ça… » Un jour, Debi et moi, on a eu une idée… ça va paraître ultra-manipulatrice.

OTTENBERG : Surtout, ne t’arrête pas.

MADONNA : Dès le début, je me disais : « Je vais y arriver. Je serai quelqu’un. » Rien ne pouvait m’arrêter. J’étais à l’affût. Et j’ai aussi compris que si tu fais la fête, tu n’es plus à l’affût. Alors je n’ai jamais embarqué là-dedans non plus. Je suis sûre que j’étais la seule sobre au Danceteria.

OTTENBERG : Sans déconner.

MADONNA : Bref, un jour, je lui ai apporté un peu de cocaïne aux toilettes, je l’ai emmené dans les wc, Debi et moi.

OTTENBERG : Tu as dû en faire un peu avec lui pour le style, non ?

MADONNA : Bien sûr, mais ça me brûlait la gorge. Et je me suis dit : « C’est pas une bonne idée pour une chanteuse. Là, j’ai plus envie d’un boulot que de m’amuser. »

OTTENBERG : Tout à fait.

MADONNA : On s’est embrassés, on s'est pris un peu de cocaïne et ensuite il a accepté d’écouter ma démo. C’est trop long, mon histoire ?

OTTENBERG : Non. Surtout, continue à parler.

MADONNA : Un soir, Michael Rosenblatt de Sire Records était là, dans la cabine DJ — je pouvais y aller maintenant, on avait échangé de la salive. [Rires]

OTTENBERG : Tu « trainais », comme on dit.

MADONNA : Ouais. Je l’ai convaincu de passer ma cassette. À l’époque, on pouvait intégrer une cassette dans un set de DJ.

OTTENBERG : Il l’avait déjà écoutée ?

MADONNA : Il l’a écoutée au casque. Il y avait deux DJs en même temps, donc il ne mixait pas. Il a écouté, et là, une idée lui est venue. Quand il a commencé son set, il a intégré ma chanson dans un morceau.


OTTENBERG : Tu sais quelle était la chanson ?

MADONNA : Ça pouvait être Kurtis Blow, le Sugarhill Gang, ou Afrika Bambaataa. Bref, il l’a passée, et les gens ont continué à danser. C’était le test : est-ce qu’ils continuaient à danser ?

OTTENBERG : Exactement.

MADONNA : Parce qu’ils dansaient déjà.

OTTENBERG : Oui, est-ce qu’ils continuent ? Est-ce que ça marche ?

MADONNA : Oui, est-ce que ça marche ? Ça a marché, et Michael était là. Ils se regardaient, et ils me regardaient, moi. J’étais dans la cabine DJ. Il l’a repassée plus tard dans la soirée, et je suis descendue sur la piste pour danser dessus, avec Martin qui me surveillait comme un ange gardien.

OTTENBERG : Tu devrais être assez populaire, là. Tu commences à régner.

MADONNA : Non.

OTTENBERG : Non, t’es nouvelle.

MADONNA : Pas du tout populaire.

OTTENBERG : « Qui c’est, celle-là ? »

MADONNA : Ouais. Des filles m’ont jeté des verres au visage. J’agaçais tout le monde parce que j’étais danseuse… et je ne dansais plus. Je me défoulais juste sur la piste, comme une folle.

OTTENBERG : D’accord.

MADONNA : Toute seule.

OTTENBERG : Oui.

MADONNA : Et du coup, les gens te prennent tout de suite pour une tarée.

OTTENBERG : « Elle a un problème, celle-là ? »

MADONNA : Ouais. Elle a oublié de prendre ses médicaments ou je ne sais quoi.
OTTENBERG : [Rires]


MADONNA : Finalement, Michael m’a amenée chez Seymour Stein, et c’est comme ça que j’ai signé chez Sire Records. Mais pour revenir à Danceteria, Martin était clairement mon meilleur pote. Lui, Mark, Debi et plein d’autres gens… c’est devenu ma communauté, mon groupe d’amis. On était toujours ensemble. C’était l’une des périodes les plus fabuleuses de ma vie. Tu devais être dans le coin à l’époque, non ?

OTTENBERG : Non, j’ai 50 ans ce mois-ci.

MADONNA : Tu as grandi après la folie du sida ?

OTTENBERG : En fait, j’ai grandi dans la peur du sida. Je suis arrivé à New York en 1998.

MADONNA : Ah, d’accord.

OTTENBERG : Mais quand j’avais 14 ans, mes parents m’ont emmené voir Blond Ambition. Ils ont emmené moi et mes frères et sœurs de 10 et 11 ans. On avait des places debout.

MADONNA : Quels parents ouverts d’esprit.

OTTENBERG : J’ai beaucoup de chance. Je me souviens d’avoir traversé les stands de concessions et d’avoir vu tous ces mecs gays en shorts Daisy Dukes. Je n’avais jamais vu de pédales avant, qui traînaient comme ça. Et je me suis dit : « Mon Dieu. Waouh. Je n’avais aucune idée. »

MADONNA : [Rires] C’était un grand moment historique.

OTTENBERG : J’en suis très reconnaissant. Merci de m’avoir permis de replonger dans ces souvenirs avec toi, mais j’ai une vraie question maintenant.

MADONNA : D’accord.

OTTENBERG : On revient au présent. Est-ce que vous avez commencé à faire l’album en écoutant l’original Confessions ?

MADONNA : Absolument. Il allait être réédité, alors on s’est dit : « Il faut que ce soit au moins aussi bien, sinon mieux. » J’ai fait d’autres albums, comme Ray of Light avec William Orbit, et il y a tout ce que j’ai fait avec Mirwais. Je les adore tous, mais avec Stuart, je n’ai même pas besoin de réfléchir. On se connecte, c’est tout. C’est ce qui se passait, je pense. Pour moi, produire, ça veut dire ça. Tu rassembles tous tes goûts, tes connaissances, ta vision, et tu réunis un groupe de personnes qui sont sur la même longueur d’onde que toi.

OTTENBERG : C’est quoi, le Club of Love, Madonna ?

MADONNA : Un endroit où tu n’as pas besoin de mots pour exprimer ce que tu ressens, où tu te connectes juste à la musique et où tu vis une expérience hors du corps ou un rêve fiévreux.

OTTENBERG : Comme je le sais, parce que je t’ai stylisée hier pour la couverture, et on s’est bien amusés, non ? [Rires]

MADONNA : Ouais. J’ai pu réaliser mes fantasmes de femme au foyer.

OTTENBERG : Oui. Elle s’appelait Dee Dee.

MADONNA : C’était un personnage. On lui a apporté des tenues mignonnes.

OTTENBERG : On l’a laissée faire. Est-ce qu’il y a une référence spécifique pour la femme de Confessions II qui t’inspire ?

MADONNA : J’y ai repensé hier pendant le shooting, quand j’ai passé « Big Spender » de Sweet Charity et que tu as vraiment assuré grave pour moi.

OTTENBERG : C’était l’un des moments forts de ma carrière. Tu savais très bien ce que tu nous faisais.

MADONNA : Je me suis dit : « Soit ça va marcher, soit je vais tout le monde faire flipper. »

OTTENBERG : Merci pour ça. J’ai remarqué que tu incarne des chansons comme ça, ou « Monkey Man », la chanson qui passe pendant la scène de Goodfellas où Debi est défoncée à la cocaïne.


MADONNA : Ouais.

OTTENBERG : Personne n’a jamais été aussi précis avec la musique sur un shooting. Respect.

MADONNA : La musique me met vraiment dans des ambiances. Je dirais que la fille de Confessions on a Dance Floor, c’est moi au lycée, celle qui n’était jamais invitée aux bals parce que je faisais flipper tout le monde, les mecs surtout. J’y allais seule, je me lâchais, je faisais ce que je voulais. Je jouais n’importe quel personnage que je voulais, que ce soit un rôle de comédie musicale ou… à l’époque, au lycée, j’étais obsédée par David Bowie. Je me demandais tout le temps : « Qu’est-ce que David Bowie ferait ? » Et la réponse, c’était : il s’en foutrait complètement. Il disait toujours des trucs du genre : « Ne te soucie pas des critiques de bas étage », ou « Quand tu es dans l’eau profonde, que tes pieds touchent à peine le fond et que tu crois que tu vas te noyer, c’est que tu es au bon endroit. » Ça m’a vraiment marquée. Mon Dieu, il n’y avait personne comme lui, la façon dont il assumait sa féminité, son sens du style, sa culture artistique et spirituelle. Il était profondément musical, avec une âme immense, et il s’en foutait vraiment, mais de la manière la plus intelligente qui soit. La meuf, moi, qui danse sur « Big Spender », ou la fille de Confessions on a Dance Floor, c’est celle qui canalise cette énergie. Je vais faire ce que je veux.

OTTENBERG : Elle est sauvage parce qu’elle s’en fout.

MADONNA : Mmm. Je peux être qui je veux. C’est pour ça que j’ai commencé l’album comme ça. « Merci d’être venus. » C’est un petit moment de confidence, qui révèle à quel point c’est dur de faire confiance aux gens. Je ne comprends jamais pourquoi les gens m’aiment. C’est dur de saisir ma place dans le monde, mais sur cette piste de danse, je me sens tellement libre. Je pense que c’est vrai pour beaucoup de monde. C’est une façon de ramener les gens à cet état d’esprit, parce que tout le monde s’inquiète. C’est important.

OTTENBERG : Aujourd’hui, on oublie facilement de sortir et de voir du monde, parce que la plupart d’entre nous sont accrocs à nos téléphones.

MADONNA : Parce qu’on croit que si on passe deux heures sur Instagram, on a vraiment passé du temps avec quelqu’un. C’est une activité profondément troublante.

OTTENBERG : Oui.

MADONNA : C’est hypnotique… et ça détruit l’âme.

OTTENBERG : Tu fais du doomscrolling, toi ?

MADONNA : Parfois, j’ouvre Instagram, une publication apparaît, et je passe à la suivante. Et là, je me dis : « Mais qu’est-ce que je fous ? J’ai 5 000 trucs à faire. Éteins ce téléphone. » Je suis très disciplinée avec les réseaux sociaux, simplement parce que j’ai grandi sans. Je n’ai eu Instagram qu’en 2018, ou un truc comme ça. J’ai grandi sans télé. Je ne suis pas du genre à chercher les distractions. Mon Dieu, je fais des listes tous les soirs, je colle des Post-it partout, et ensuite ma journée est remplie d’activités parfois chiantes, mais aussi super excitantes. Et je me rends compte que si je reste sur Instagram plus de 10 minutes, je deviens déprimée, et je n’ai pas envie d’en arriver là. Pourquoi est-ce que je donne à cette entité inexistante un pouvoir sur mon âme, mon cerveau, ma vision de moi-même, ma vision du monde ? Le temps est précieux, et c’est quelque chose que j’ai toujours su. Le temps est précieux. Qu’est-ce que je peux accomplir ? Qu’est-ce que je peux faire ?

OTTENBERG : Oui.

MADONNA : Je tiens des journaux. Mon manager m’en apporte tout le temps. Celui-là, il est écrit « The Queen » dessus. J’en utilise probablement trois par semaine. J’adore écrire. À la main. J’écris toutes mes paroles. Je vois que toi aussi, tu écris…

OTTENBERG : Je suis obligé.


MADONNA : En studio, je dois écrire sur papier et chanter en lisant depuis ce papier. Je gribouille, je fais des erreurs, je réécris, je passe à la page suivante. Mais ces pages ont de la valeur pour moi. Ce sont des artefacts. Le lien entre l’esprit et la main fait partie de ton âme, d’une manière que les SMS ne pourront jamais égaler. Il n’y a pas d’âme dans les SMS.

OTTENBERG : Non.

MADONNA : Je suis heureuse d’avoir grandi sans tout ça, parce que ça m’a poussée à aller dans les musées. C’est comme ça que j’ai découvert Frida Kahlo. Quand tu dois sortir pour apprendre et rencontrer des gens, tu vis une expérience de la vie tellement différente.

OTTENBERG : Tu peux me montrer la pochette de l’album ?

MADONNA : Je ne l’ai qu’en numérique.

OTTENBERG : Confessions est vraiment l’une de mes pochettes d’album préférées de tous les temps.

MADONNA : Vraiment ? On n’avait pas trop réfléchi à celle-là, Steven [Klein] et moi, mais elle a super bien marché.

OTTENBERG : Et le styling d’Arianne [Phillips]… j’étais juste : « Mon Dieu. »

MADONNA : C’était juste mon justaucorps et mes cheveux disco.

OTTENBERG : Et le fait de ne pas voir le visage, mais de reconnaître tout de suite le corps, ça marchait. Cette tenue était tellement fraîche, mais sans ressembler à ce qui était à la mode ou cool en 2005. Ça a cartonné parce que c’était…

MADONNA : Unique.

OTTENBERG : Tu nous as donné quelque chose dont on ne savait même pas qu’on avait besoin.

MADONNA : Ouais. Je cherche la pochette. Elle fait référence à Confessions I, et je porte beaucoup des mêmes vêtements : les bottes YSL et les vestes que Gucci m’avait faites dans toutes les couleurs. Je ne sais pas si tu te souviens de ce look.

OTTENBERG : Bien sûr que je m’en souviens. Je suis obsédé par Confessions, pour toujours.

MADONNA : J’ai tout sorti de mes archives et je l’ai apporté au shooting photo de la pochette avec Rafael Pavarotti.

OTTENBERG : Oh, génial.

MADONNA : On a intégré tout ça partout.

OTTENBERG : J’adore ça. On parlait d’Orange mécanique hier, et tu m’as expliqué que c’était une référence stylistique pour le clip de « Hung Up ».

MADONNA : Ah ouais.

OTTENBERG : Putain, c’est trop stylé.

MADONNA : Orange mécanique a aussi inspiré Truth or Dare, quand je chante « Keep It Together » et qu’on porte des
chapeaux melon. Si tu réécoutes, j’ai repris un long passage de dialogue du film et je le dis au micro.

OTTENBERG : Attends.

MADONNA : Gaultier m’a fait cette cage.

OTTENBERG : Je vois la tenue.

MADONNA : Chapeau melon.

OTTENBERG : Je vois le chapeau.

MADONNA : C’était aussi inspiré par Orange mécanique. J’ai adapté « Family Affair » de Sly and the Family Stone, puis je l’ai réinterprétée à travers le regard de Malcolm McDowell, l’acteur.

OTTENBERG : Le petit Alex.

MADONNA : Tu te souviens quand il dit « un petit coup de l’ancien jeu de va-et-vient » ? Je le répète dans toute la chanson.

OTTENBERG : Génial.

MADONNA : Ça a inspiré beaucoup de ma créativité. Les films de Stanley Kubrick, point.

OTTENBERG : Attends, je suis intrigué par « On rentre à la maison et c’est fragile. Mes péchés sont mes sauveurs, la trahison est l’épreuve », ce sont des paroles de la chanson que tu fais avec Lola.

MADONNA : Mmm.

OTTENBERG : J’ai vraiment adoré les passages « Ne m'oublie pas, n’oublie pas d’être heureux »

MADONNA : C’est mon frère, Christopher.

OTTENBERG : C’est vraiment magnifique.

MADONNA : Merci.


OTTENBERG : Il t’est apparu en rêve.

MADONNA : Il m’apparaît dans plein de rêves. On a été très proches, à une époque. Si tu regardes Truth or Dare, tu le vois tout le temps.

OTTENBERG : Bien sûr, ouais. Ça m’a vraiment marqué. Et j’adore « Mes péchés sont mes sauveurs ». J’ai juste noté : « Sexy, profond, fantasme années 90 ».

MADONNA : Ouais, c’est Stromae qui chante dessus. Il a une super voix.

OTTENBERG : Une belle voix. « Je n’étais pas perdue, j’étais juste brisée. Ils ont essayé de me détruire. » De quoi tu parles ?

MADONNA : Des gens étroits d’esprit, ignorants, qui jugent avant d’enquêter. La société, en gros. Ceux qui me condamnent.

OTTENBERG : Tu as appris à ne plus t’en soucier ?

MADONNA : Ah, ça me dérangeait beaucoup, avant. Je me disais juste : « Je n’arrive pas à croire qu’ils soient aussi cons. Ils ne captent pas. Ils ne comprennent pas. » Je fais beaucoup de choses provocatrices, mais il y a toujours une raison derrière, et personne ne prend la peine d’enquêter, ce qui peut te donner envie d’abandonner l’humanité. Mais tu te rends vite compte que beaucoup de gens ne réfléchissent pas de manière critique. Ils n’analysent pas vraiment ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent. Ils ne perçoivent pas les subtilités et les différentes couches de sens qui existent. Et encore moins quand ça vient d’une femme. Picasso était un vrai connard avec les femmes, il se comportait mal, c’était un gamin gâté, tout ça, mais c’était un peintre génial. Les gens ont fermé les yeux sur tout ça parce qu’il faisait de grandes peintures. Je ne me compare pas à Picasso, mais quand une femme le fait, c’est… Maintenant, les gens sont plus ouverts d’esprit face aux femmes qui font des choses provocatrices.

OTTENBERG : Sur certains points. Je veux dire, ils sont ouverts d’esprit face aux femmes qui font des choses que tu as faites la première.

MADONNA : Ils sont ouverts d’esprit face aux femmes qui se mettent à poil.

OTTENBERG : Oui.

MADONNA : Parce que maintenant, tout le monde se met à poil. Maintenant, je n’ai plus envie d’être à poil parce que tout le monde l’est. C’est ma nature. Je veux faire ce que les gens ne font pas, c’est-à-dire réfléchir et porter des vêtements.

OTTENBERG : Oui. Et parler de ses sentiments.

MADONNA : Exactement.

OTTENBERG : Tu écris des chansons sur tes expériences, de manière personnelle, mais à laquelle tout le monde peut s’identifier.

MADONNA : C’est une sorte de mémoires. Je n’ai fait que parler de mon passé depuis que j’ai commencé à écrire mon scénario. La tournée Celebration était une rétrospective de toute ma carrière musicale. J’ai l’impression que mon cerveau est branché sur mes souvenirs, sur la façon dont tout est connecté et sur ce que ça m’a apporté. Le passé est une partie tellement importante de ma vie — pas pour s’y complaire, mais pour en tirer des leçons et les partager avec les autres.

OTTENBERG : Es-tu plus en phase avec ton passé créatif, maintenant ? Est-ce que ça a du sens pour toi de revenir en arrière pour créer quelque chose de nouveau ?

MADONNA : Revenir en arrière, mais aussi le faire à ma manière, pas comme je pense que mon public veut entendre toutes ces vieilles chansons. J’ai envie de tout chambouler. Tu vois ce que je veux dire ? Je veux reprendre ces vieilles chansons et les faire de manière totalement différente. Ou je veux explorer leur sens profond.

OTTENBERG : Oh, je pense que tu l’as vraiment fait. Ces chansons sont trop stylées.

MADONNA : Et j’ai fait beaucoup de références à mon passé dans tout l’album, même avec des paroles littérales. Tu vois ce que je veux dire ?

OTTENBERG : Dans « LES Girl », tu parles vraiment de ta vie. Tes fans entendent des faits sur toi, donc ça touche différemment. C’est qui, ce mec du Lower East Side ?

MADONNA : Un mec que je fréquentais, musicien, et dont j’étais amoureuse. C’était vraiment un archétype.

OTTENBERG : Il a un nom ?

MADONNA : Oui, mais je ne vais pas le dire.

OTTENBERG : D’accord. Il était canon ?

MADONNA : S’il avait la gueule de Marlon Brando, il était canon. Qui est plus canon que Marlon Brando ?

OTTENBERG : Absolument, putain.

MADONNA : Je peux manger du pop-corn en parlant ?

OTTENBERG : Bien sûr. Les gens, elle mange du pop-corn.

MADONNA : Mon aliment préféré, tu peux le dire.

OTTENBERG : Je le sais depuis toujours.

MADONNA : Je n’en ai pas mangé depuis une semaine.

OTTENBERG : La photo de Patrick Demarchelier où tu manges du pop-corn chez toi à Lake Hollywood, en robe Patrick Kelly, stylisée par André Leon Talley…

MADONNA : Très bien.


OTTENBERG : Je sais de quoi je parle, Madonna. Je ne serais pas rédacteur en chef d’Interview sans Madonna. Quand as-tu fait ta dernière confession ?

MADONNA : Eh bien, toutes les chansons de cet album sont… non, pas toutes. Certaines sont juste de la joie. « Love Sensation » est juste de la joie. Mais beaucoup de chansons ici sont des confessions.

OTTENBERG : Et la dernière fois que tu as fait une confession à l’église ?

MADONNA : Oh, ça fait un bail.

OTTENBERG : Tu as un rapport avec la religion ?

MADONNA : Eh bien, j’ai été élevée catholique, et je suis une catholique culturelle. Tu vois ce que je veux dire ?

OTTENBERG : Oui.

MADONNA : Quand je vais en Italie, je vais dans les églises. Je sens l’encens, j’allume un cierge. Je fais toutes les choses que je connais, parce qu’elles sont évocatrices et qu’elles me font ressentir quelque chose. Désolée.

OTTENBERG : Ce n’est rien.

MADONNA : Je me rends compte à quel point le catholicisme est païen. Une belle religion. Aller dans les églises et voir toutes ces peintures : un homme nu sur une croix, qui saigne, qui souffre, et sa mère qui pleure. Tellement d’images dramatiques. Et puis, après la communion, tu reçois le corps et le sang du Christ. C’est sombre. Ma mère était très pieuse. Je ne la pratique pas, mais je me sens toujours liée à elle.

OTTENBERG : Et Dieu, alors ?

MADONNA : Quoi, eux ?

OTTENBERG : Ton lien avec…

MADONNA : Est-ce que tu médites ? Est-ce que tu… Je prie.

OTTENBERG : Tu pries ?

MADONNA : Mmm. C’est un mélange de méditation, de formulation de mes intentions pour la journée, d’affirmations positives, et de demandes à l’univers, à Dieu, aux archanges ou aux anges de venir me protéger et/ou m’aider à atteindre quelque chose. Tu sais que j’étudie la Kabbale depuis de nombreuses années. C’est l’interprétation mystique de l’Ancien Testament. Donc je participe à beaucoup de fêtes ou d’occasions du calendrier lunaire qui ressemblent au judaïsme.

OTTENBERG : Je suis juif. Enfin, je suis plutôt juif culturellement, mais j’ai fait ma bar-mitsva.

MADONNA : Tu es circoncis.

OTTENBERG : L’important, c’est que je suis circoncis. Qu’est-ce que tu mets sur ton pop-corn ?

MADONNA : De la levure de bière. Tu en veux ?

OTTENBERG : J’en veux bien. Merci beaucoup.

MADONNA : J’aurais dû t’en proposer.

OTTENBERG : Non, non, non.

MADONNA : Tu risques de ne pas aimer.

OTTENBERG : Tu n’es pas obligée de m’en proposer.

MADONNA : C’est très bon.

OTTENBERG : Merci. J’adore aussi le pop-corn. Merci de m’en donner.

MADONNA : C’est riche en vitamines B. Tu as déjà goûté de la levure de bière ?

OTTENBERG : Attends, c’est de la levure maltée ?

MADONNA : Oui.

OTTENBERG : Mon Dieu. Je déteste la levure maltée. Mon copain essaie toujours d’en mettre partout. Il me dit tout le
temps que c’est trop bon sur le pop-corn. Maintenant que Madonna en met, je vais en mettre.

MADONNA : D’accord, bien. Je t’ai encore influencé.

OTTENBERG : Oh, waouh. Tu m’as vraiment séduit avec ça. Si je devais t’offrir des fleurs — et j’ai l’impression que tu as des goûts très précis en matière de fleurs, façon diva — quelle serait ta commande ?

MADONNA : Des gardénias. Ils sont rares et ont une odeur céleste. Après ça… Mon Dieu.


OTTENBERG : C'est quoi ça ? C'est quoi là ?

MADONNA : Des pivoines. Des tulipes. Est-ce que ce sont ..

OTTENBERG : On dirait une tulipe rouge foncé… Attends.

MADONNA : Non, je ne sais pas ce que c'est.

OTTENBERG : C'est une tulipe ?

MADONNA : Ça, c'est une tulipe. J'aime les pivoines. J'aime les œillets de poète. J'aime — comment ça se prononce ? Les anémones ?

OTTENBERG : Les anémones, oui.

MADONNA : Les anémones. Pas ton ennemi, mais les anémones. Les tulipes. Je ne sais pas. Je suis très particulière avec les fleurs, mais comme tu le sais, tout le monde sait qu'il ne faut pas m'apporter des hortensias.

OTTENBERG : D'accord. Pas d'hortensias. Tu dors bien ?

MADONNA : Non.

OTTENBERG : Qu'est-ce que tu fais pour gérer ça ? Moi, il m'arrive parfois de prier quand je me réveille en pleine nuit.

MADONNA : Prier. Méditer. Regarder un film italien parce que ça me donne un sentiment de réconfort et me rappelle mon enfance. Je trempe mes pieds dans le bidet. Je m'assieds sur les toilettes. Je mets de l'eau chaude et du sel de magnésium dans le bidet et je ..

OTTENBERG : Tu trempes.

MADONNA : Ça me tire vers le bas.

OTTENBERG : Est-ce qu'il y a un film que tu as vu récemment qui t'a vraiment soufflée ?

MADONNA : Oui, j'ai été époustouflée par Bugonia. Quel génie. J'adore tous ses films [de Yorgos Lanthimos].

OTTENBERG : Tu as vu Canine ? C'est peut-être son deuxième film. Ça va te plaire. C'est en grec. Tu as vu Sirāt ?

MADONNA : Oui.

OTTENBERG : Je l'ai adoré.

MADONNA : Je l'ai adoré aussi, mais j'étais vraiment déprimée par la fin. Je voulais qu'il monte dans ce train et retrouve sa fille. Après tout ce qu'il avait enduré.

OTTENBERG : Je sais. Attends, c'est quoi ton régime ? Tu es encore très en forme.

MADONNA : Du popcorn. [Rires]

OTTENBERG : Tu dois t'entraîner tous les jours.

MADONNA : Pas aujourd'hui. Je suis épuisée.

OTTENBERG : Tu l'as fait hier avant notre shooting ?

MADONNA : Non, mais je m'entraîne régulièrement.

OTTENBERG : Tu fais quoi ?

MADONNA : Eh bien, j'ai maintenant un mauvais genou. Il n'y a plus de cartilage dedans, à force de danser si longtemps en talons hauts, de courir sur le bitume et de faire du yoga Ashtanga. Jusqu'à il y a un an, je sautais sur des trampolines, je faisais du cardio dansé et beaucoup de ce qu'un médecin appellerait de la mise en charge sur mes articulations. Je ne peux plus faire ça. Alors maintenant je fais du vélo Peloton, du Versa Climber et du circuit training à haute intensité. Je fais beaucoup de vélo dehors. Je danse.

OTTENBERG : Tu as l'air en pleine forme.

MADONNA : Merci.

OTTENBERG : Je m'amuse vraiment beaucoup à te parler, Madonna. Est-ce que quelqu'un t'appelle Madonna ? J'adore t'appeler Madonna parce que je suis avec Madonna.

MADONNA : Mon père et mes proches, oui.

OTTENBERG : [Rires] Bon, je suis vraiment un ringard. Je vais commencer à t'appeler M.

MADONNA : Quand les gens disent mon prénom, ça me surprend parce que tout le monde dit juste M.

OTTENBERG : Tu veux rester à Londres parce que l'Amérique est tellement foutue ?

MADONNA : Eh bien, je ne suis pas venue ici parce que l'Amérique est tellement foutue. Même ici, l'Amérique est tellement foutue. On n'est pas si loin. Je suis venue ici parce que je voulais travailler avec Stuart sans arrêt et ne pas avoir à faire des allers-retours en avion. On adore le foot dans cette maison. On est fans de Chelsea et c'est beaucoup plus facile d'aller aux matchs quand on vit à Londres.

OTTENBERG : C'est vrai.

MADONNA : J'aime ma maison ici, mais je ne reste jamais nulle part plus de trois ans. Ça finit par me peser. Après le COVID, je suis allée à New York. Maintenant je suis à Londres. J'aime bouger tout le temps. Je dois trouver des écoles. Je dois découvrir ce que je vais faire de mon temps. Avec qui vais-je travailler ? Quelle est ma communauté ? Rester constamment hors de ma zone de confort et ne pas me laisser aller au confort me permet de me sentir vivante. Je suis comme une bohémienne.

OTTENBERG : C'est une bohémienne.

MADONNA : New York est un peu ennuyeuse en ce moment.

OTTENBERG : J'aime bien être à New York, mais je suis en train de faire mon nid. Je suis sorti danser trois fois l'année dernière. J'ai grandi dans les clubs, et quand on a été ce genre de personne — mais merde, je ne sors plus jamais.

MADONNA : La vie nocturne de New York ne me manque pas, mais Central Park me manque vraiment, et le Met me manque beaucoup aussi parce que j'habitais sur la 81e rue.

OTTENBERG : Ouais. Tu es sympa à interviewer.

MADONNA : C'est bon à savoir.

OTTENBERG : J'adore ton énergie. Tu es Madonna. À qui tu envoies des messages là ?

MADONNA : À mon assistante, parce que je dois avoir une réunion avec Geordon [Nicol] et Stuart à propos de remixes et aussi des clubs où on va aller.

OTTENBERG : Super. Fais le truc.

MADONNA : Vibrer avec les gens.

OTTENBERG : Quand tu t'entraînes, tu es encore plongée dans la house des années 90 et tout ça ?

MADONNA : Ouais. Confessions I, c'est redoutable pour s'entraîner.

OTTENBERG : Bien sûr.

MADONNA : Le nouveau aussi, redoutable. En fait, j'ai conçu l'album en fonction de combien il me donnait envie de
bouger. Et de ce que je ressentais.

OTTENBERG : On sait combien de temps dure l'album ?

MADONNA : Une heure et cinq minutes. Et c'est exactement la durée de mon entraînement. C'est parfait.

OTTENBERG : J'adore ça.

MADONNA : Quand on arrive à « LES Girl », je m'étire. Je pleure et je m'étire.

OTTENBERG : Elle pleure. Elle s'étire.

MADONNA : Je me sens seule. [Rires]

OTTENBERG : L'album est implacable. Il te fait bouger ton corps sans relâche.

MADONNA : Tant mieux.

OTTENBERG : Qui a fait les bottes que tu portes là ?

MADONNA : Tu sais quoi ? Je les ai mises et je me suis dit : « Je parie qu'il va me demander. » J'en sais foutrement rien. Quelqu'un sans importance.

OTTENBERG : D'accord. Laisse-moi regarder. Je regarde l'intérieur de la chaussure de Madonna. Oh. C'est Diesel. Et le pantalon et le débardeur, c'est Rick Owens, non ?

MADONNA : Évidemment.

OTTENBERG : Les lunettes, tu les as trouvées dans une friperie à Tokyo. Tu me l'as dit hier. Je les aime vraiment. Pour finir, tu as vraiment de beaux cheveux. Tu es née avec de beaux cheveux, non ?

MADONNA : Oui.

OTTENBERG : Tu n'as pas de cheveux gris.

MADONNA : Si.

OTTENBERG : Vraiment ?

MADONNA : Un peu.

OTTENBERG : D'accord, mais quand on ne regarde pas les racines, on dirait que —

MADONNA : Ils sont là. Je suis surprise d'avoir encore des cheveux, vu tout ce que je les ai décolorés au fil des années.

OTTENBERG : Attends, comment s'est passé ton voyage à Venise ? Tu tournais The Studio.

MADONNA : C'était intéressant de retourner sur les lieux du crime, parce que c'est là que j'ai filmé mon clip « Like a Virgin ».

OTTENBERG : Bien sûr.

MADONNA : J'ai dû revivre l'expérience.

OTTENBERG : Tu as dû.

MADONNA : J'ai dû monter dans cette gondole avec Julia Garner, qui était censée jouer mon rôle.

OTTENBERG : Oui. Tu te souviens d'avoir tourné ce clip ?

MADONNA : Évidemment.

OTTENBERG : Tu étais tellement torride. C'est vraiment sensuel, ce clip.

MADONNA : [Rires]

OTTENBERG : C'est comme une parfaite… atmosphère italienne assumée.

MADONNA : Ouais.

OTTENBERG : Une gondole et un lion.

MADONNA : Tout ce qu'il faut pour passer un bon moment. [Rires]

OTTENBERG : Oh, mon dieu. Toi en 1984, c'est complètement dingue. Tu l'as vraiment fait. Et tu continues de le faire. Cet album est vraiment torride.

MADONNA : Je suis contente que tu l'aimes.

OTTENBERG : Je l'aime vraiment. Oh, attends. Pendant que tu es à ton bureau, j'ai une petite requête.

MADONNA : Quoi ?

OTTENBERG : Je cherchais ta couverture d'Interview par Herb Ritts quand je faisais ma valise chez moi, parce que c'est la meilleure, celle où tu t'agrippes l'entrejambe. Elle a disparu, mais j'ai trouvé un exemplaire non ouvert du livre Sex et je me demandais si tu aurais la gentillesse de l'ouvrir et de le signer.

MADONNA : Bien sûr.

OTTENBERG : Merci, Madonna. [Rires] Les avantages du métier. Bon, les amis. Madonna va ouvrir le livre Sex pour moi. Elle utilise des ciseaux.

MADONNA : Pas mes dents. On ne peut pas le déchirer. C'est de l'art. Tu n'es même pas censé l'ouvrir.

OTTENBERG : Le livre Sex est sorti quand j'étais en seconde et —

MADONNA : Tu l'as lu ou tu as juste —

OTTENBERG : Bien sûr. On le regardait tous en salle d'étude en étant complètement excités. Puis ce type m'a invité chez lui après l'école et je me suis dit : « Je vais enfin perdre ma virginité. » Et là il m'a dit : « En fait, laisse tomber. » Et j'ai fait : « Ah. »

MADONNA : Non, quoi ?

OTTENBERG : En fait, c'est le type avec qui j'ai perdu ma virginité, mais des années plus tard.

MADONNA : Combien d'années plus tard ?

OTTENBERG : Je dirais deux ans plus tard.

MADONNA : Wow, c'était il y a longtemps.

OTTENBERG : Je sais, chérie. C'était au début des années 90 aussi. Personne ne couchait avec personne.

MADONNA : Ah bon ?

OTTENBERG : Ou en tout cas, nous non. J'avais peur du SIDA, et j'étais ado.

MADONNA : Ouais.

OTTENBERG : Bon, on y est. Le livre sort.

MADONNA : Le bébé naît.

OTTENBERG : Elle est toute neuve. Mon exemplaire original a été volé il y a longtemps.

MADONNA : Oh, je suis désolée. Tu vois Tony Ward de temps en temps ?

OTTENBERG : Oui. Je suis vraiment en admiration devant lui. Je n'arrive même pas à lui parler.

MADONNA : Il est incroyable. [Madonna signe l'exemplaire de Sex] Voilà. Tu veux le lire ?

OTTENBERG : Je le lirai plus tard. Merci d'être notre star de couverture de l'été 2026.

MADONNA : Avec plaisir. J'ai de très bons souvenirs du magazine.

OTTENBERG : Attends, tu as des souvenirs qui te reviennent d'Andy Warhol ?

MADONNA : Il enregistrait tout. Chaque conversation. Tu le sais, non ?

OTTENBERG : Bien sûr.

MADONNA : Ça ne me dérangeait pas vraiment. Je ne pensais pas à ce qui allait se passer dans ma vie, donc je m'en fichais. Mais Basquiat se mettait vraiment en colère contre lui. Il faisait des trucs vraiment irritants à Warhol pour qu'il ne puisse pas utiliser l'enregistrement ou juste l'éteindre. Et les réponses en un mot de Warhol étaient incroyables.

OTTENBERG : Ouais.

MADONNA : Il avait vraiment porté ça à la hauteur d'un art. Et à l'époque, quand on regarde des interviews de lui, ou même des interviews de Basquiat, ils sont tellement — les interviews filmées où il réfléchit un court instant et dit juste… « Non. »

OTTENBERG : Ouais.

MADONNA : Un génie.

OTTENBERG : Sans aucun doute.

MADONNA : Parce que la plupart du temps, ce sont des gens stupides qui font des interviews.

OTTENBERG : Absolument. L'ambiance était au-delà de tout. Et c'est pour ça qu'on est là. Tu m'as redonné vie et maintenant je rentre chez moi.

MADONNA : Et toi tu me redonnes vie. Merci. Dis bonjour à New York de ma part.

OTTENBERG : D'accord. Au revoir.

MADONNA : Au revoir, Mel. Bon voyage.


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